un bressans espion de la Reine d'Angleterre

Publié le par Jérôme Croyet

AU SERVICE SECRET DE SA MAJESTE :

Joseph Guillard, un espion anglais durant l'Empire

 

par

Jérôme CROYET

Docteur en histoire, Assistant archiviste aux Archives Départementales de l’Ain, bibliothécaire de la S.E.A.

 

            Dès 1789, avec l’émigration des frères du Roi, un parti contre-révolutionnaire, puis en 1793, antirépublicain coupèrent la France en deux.

Avec l’assassinat des sans-culottes de l’Ain le 30 germinal an III, l’opposition républicaine et jacobine bressane notamment est décapitée. En l’absence de ses chefs, la foule des sans-culottes se range d’elle même sous la houlette d’une bourgeoisie victorieuse et reconnaissante, contente de retrouver ses prérogatives. Par contre, pour Boisset, et ses amis du cercle d’Imbert-Colomès[1], la suppression physique des ténors de la société des sans-culottes de Bourg, leur laisse le champ libre pour noyauter l’administration avec d’anciens fédéralistes et des monarchistes modérés. Avec ce soutien indirect et l’action des compagnons de Jéhu, cheville ouvrière des réseaux contre-révolutionnaires dans le département, le réseau contre-révolutionnaire d’Imbert-Colomès[2] et de Rey, aidé par des nobles monarchistes de l’Ain, tel les Varicourt de Gex, peut utiliser le département de l’Ain comme une plaque tournante de la contre-révolution dans le midi de la France. Bourg, libéré de la tutelle policière des sans-culottes, peut devenir, en 1795, sous la houlette de l’agence suisse, de l’agence de Paris, auquel collabore un Vincent de Belley un foyer, ou du moins un carrefour, pour les espions à la solde de l’Angleterre et les royalistes, entre Paris, la Suisse et Lyon[3]. La ville de Bourg est alors un lieu où il facile de se donner rendez-vous afin d’échanger du courrier, d’en faire partir ou d’en recevoir, ainsi que de se rencontrer pour discuter. Voltaire n’avait-il pas choisit le futur département de l’Ain pour sa proximité avec la Suisse ?

Les royalistes sont tellement implantés à Bourg que le commissaire du pouvoir exécutif de l’administration municipale de Bourg, Paté, écrit au département en l’an 4 : “ la mauvaise composition de la municipalité depuis et avant les massacres commis dans cette commune, c’est à dire depuis le 30 ventôse an 3, a opéré une corruption presque totale. . .c’est depuis cette époque que les républicains ont été vexés, poursuivis et incarcérés comme terroristes. . .le représentant Reverchon s’occupe-t-il des changement indispensables à faire [4]. Malgré les actions policières de Reverchon, l’Ain reste un lieu privilégié pour l’espionnage anglais et de la trame royaliste, et le 24 frimaire an 7, le ministre de la Police Générale avertit le commissaire du pouvoir exécutif de l’administration centrale du département de l’Ain que le comité anglais de Constance, avec l’aide d’un dénommé Valdené, cherche à établir un foyer contre-révolutionnaire dans les montagnes suisses. Carnot lutte contre les services secrets anglais en entretenant un réseau d’espions contre les réseaux anglais établis à Dunkerque, à Paris ou en Suisse sous l’égide de Wickham, monté en 1794. Ce dernier, dès son arrivée en Suisse, persuade les responsables politiques Suisses d'accepter de donner des commissions d'officiers à des sujets anglais, dans les régiments suisses, renversant l'allégeance militaire suisse de la France à l'Angleterre : "this gave Wickham total contrle over immigration through Jura"[5]. Ces emplois d'officiers, véritables couvertures, permettent à Wickham de couvrir et de payer ses agents.

 

Un des agents les plus actifs du réseau Wickham est un dombiste. Joseph Guillard est né à Montmerle sur Saône le 30 mai 1775. Même si son père vit modestement, Joseph suit les cours du collège de Thoissey puis va à Lyon, vers 1793 afin d’apprendre la comptabilité chez M. de Personnat, rue Mercière. Le siège de Lyon est pour lui le déclancheur des passions politiques. Sûrement favorable aux idéaux de la Révolution ou du moins subissant les événements, il y prend part lors de la crise fédéraliste lyonnaise de juin à octobre 1793. Alors que la Convention décrète la ville rebelle et ordonne aux lyonnais de quitter la ville sous peine d'être considérés comme rebelles, Joseph Guillard prend fait et cause pour la contre révolution. Il porte les armes contre les troupes de la Convention, commandées par Kellermann et devient même aide de camp de Précy. Lorsque la ville est prise, il s’enfuit et disparaît. Sans doute revient-il quelque temps à Montmerle. Il ne tarde néanmoins pas à revenir dans la cité rhodanienne comme courtier dans un casino. Devenu joueur, il fait “ an enormous fortune on one game ”[6] et part à Genève, où durant deux ans et après avoir perdu son argent, il travaille dans le commerce de vin. Pendant ce temps, son père, resté à Montmerle verse, le 18 nivôse an VIII, 50 quintaux de froment, 76 quintaux de seigle et 92 quintaux d’avoines au magasin militaire de Pontarlier et 25 quintaux de froment et 25 quintaux d’avoines pour le magasin militaire de Bourg sur des réquisitions faites pour l’armée du Danube. C’est sans doute durant cette période que Joseph est recruté comme courrier par Wickham, sur les recommandations de l'abbé de Permondoff de Lyon. Dès lors il brouille les pistes. Il prend le prénom de son frère Louis, né le 6 janvier 1768 à Montmerle, ainsi que des noms d’emprunts dont Louis Bayard, fils d’un négociant jurassien, lui aussi travaillant pour la couronne anglaise. Sa profession l’aide à entretenir une comptabilité floue et hors de tout contrôle : il se dit originaire de Fribourg. Dénoncé à la municipalité de Lausanne, le 2 janvier 1795, il subtilise le nom de Bayard, qui devient son nom d'espion dans la comptabilité anglaise, au sien et quitte la Suisse. Joseph décide de revenir et France, et s’installe à Versoix. Le choix de cette commune frontalière n’est pas innocent. En effet, Versoix, avec Seyssel, est la seule commune de l’Ain à être situé de part et autre du Rhône, ce qui facilite l’acheminement de correspondances d’émigrés. Quelques temps avant son arrivée à Versoix, le 20 ventôse an 6, la douane de Meyrin a arrêté la citoyenne Kraus et le voiturier David Pitton, venant de Constance et transportant 55 lettres destinés à des émigrés. La première mission de Guillard est de se rendre auprès du prince de Condé afin d'établir une correspondance soutenue avec les réseaux royalistes lyonnais, où il est connu sous le nom de Malvoisier.

Malgré sa déclaration de résidence auprès de l’administration municipale du canton de Ferney, ses biens sont saisis. Joseph décide de partir pour les Etats-Unis. De retour en Europe, il fait un passage à Montmerle, le 4 frimaire an X, où il assiste à l'enterrement de son père et se trouve sans héritage lors de l'ouverture de son testament. Son frère Benoît est le seul légataire universel des biens de son père. Sans doute son goût pour le jeu et ses relations peu fréquentables l'éloignent d'un magot paternel qui lui aurait fait du bien. Le 11 pluviôse, Benoît déclare la succession, mais les pages sont immédiatement et étrangement collées par le fonctionnaire.

De Montmerle, Joseph s'établit en Suisse à Genève, où il change son prénom pour celui de son frère décédé Louis. A Genève, il obtient le 14 prairial an 11 un passeport de la municipalité pour se rendre en Amérique. Avec ce passeport “valable pour huit décades seulement pour sortir du territoire de la République et de dix pour y rentrer[7], il ne quitte pas l'Europe comme prévu mais se rend à Mayence le 18 thermidor de la même année. De Mayence, il se rend à Paris, sous le nom de Duval, où il anime une société littéraire et une maison de jeux.

Malgré tout, Joseph est arrêté le 3 novembre 1803 à Boulogne sur les ordres du maréchal Soult. Alors qu’il était attaché à l’entourage de Bonaparte qui était entrain d’inspecter les préparations d’invasions. Bénéficiant de puissants appuis, il est néanmoins relâché[8].

 



[1] le représentant en mission Joseph Boisset présent à Lyon à partir d’avril 1795, appartient à un réseau royaliste et contre-révolutionnaire drômois en relation étroite avec Imbert-Colomès” BENOIT Bruno in Chasser le mathevon à Lyon en l’an III Le tournant de l’an III réaction et Terreur Blanche dans la France Révolutionnaire, C.T.H.S., 1997.

[2] Ne se réfugie-t-il pas à Bourg le 7 février 1790, peut être auprès de personnes confiance, plus à même d’assurer sa sécurité qu’elle ne le serait à Lyon ou dans ses environs ?

[3] Entretien avec Elisabeth SPARROW, Bourg en Bresse, 11 octobre 2001.

[4] Rapport de Paté, rapport cantonaux au commissaire du pouvoir exécutif, n.d., A.D. Ain 2L.

[5] SPARROW Elisabeth in Secret Service british agents in France, 1792-1815, Boydell Press, 1999.

[6] SPARROW Elisabeth, notes sur les espions français au service de l’Angleterre, n.d.

[7] Passeport de Guillard, A.N. F7 6375.

[8] SPARROW Elisabeth in Secret Service british agent in France, 1792-1815, Boydell Press, 1999. A.N. F7/6375.

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