un voyage en voiture entre Lyon & le Bugey sous le Consulat

Publié le par Jérôme Croyet

Un voyage entre Lyon et le Bugey sous le Consulat

Présenté par Jérôme Croyet

Docteur en histoire, collaborateur au Magazine Napoléon 1er et à la revue Soldats Napoléoniens

 

 

 

Cette lettre est écrite par une jeune voyageuse Clairine Vincent à sa soeur Amélie Vincent, restée à Lyon, 203 place de la charité. La jeune femme doit se rendre à Belley et revenir. Elle écrit d’Ambérieu-en-Bugey.

« D’Ambérieux ce jeudi soir

Te plaindras tu de nous, ma chère Amélie, ; nous ne sommes qu’à huit lieues l’un de l’autre et déjà nous avons la plume à la main pour vous donner de nos nouvelles. C’est ce qui s’appelle être expéditive. Maman écrit un mot à mr Barat pour lui marquer notre voyage et notre prompt retour. Il y a pas d’apparence  que nous le voyons. Mais venons aux détails ; tu sais que c’est là mon fort ou plutôt mon faible. David t’a dit notre départ ; nous n’avons pas été de suite hors la ville ; d’abord notre conducteur avait oublié sa montre ; puis vers le pont Morand nous avons attendu un grand moment mr le général D’Allemane[1] et son domestique ; enfin nous allons ; mais si doucement que nous n’avancions peu. Duvivier et Angèle auraient vomi plus d’une fois ; quoique la voiture ne fût pas rendoublée avec du velours d’Utrecht.

Nous voyons un nouveau pays, d’abord Miribel[2] qui est petit ; un nouveau voyageur entre et nous voilà 7 dedans ; on a peu parlé ; et ces messieurs, cet après dîné, ont entretenu entre eux la conversation ; mais revenons à Montluel[3] qui est une jolie petite ville. On a dételé, nous sommes entrés dans une auberge et bientôt après, nos deux demoiselles voyageuses et nous, sommes allés à l’église, dans l’instant on sonnait une messe, nous y avons assisté et à la bénédiction, nous revenons. Voilà le dîné. Nous l’avions commandé pour nous quatre ; ces messieurs ont dîné ensemble. Je n’ai pas participé au dîné étant fatigué et m’étant muni d’une tasse de thé au débarqué. Après le dîné nous sommes allés promener, nous n’avons rien dit au conducteur mal adroitement, il était midi et quart. Nous apercevons l'hôpital[4], nous heurtons . Une sœur vient, nous demandons à le voir comme étrangers ; elle s’empresse et nous mène à la pharmacie. J’examine les étiquettes cherchant quelque chose se salutaire à mon estomac. Maman parle de conserve de rose, j’accepte mais j’avais envie ensuite de dire non. Cependant, crainte de fâcher la sœur, je l’avale. Nous allons dans la salle des malades, tout est très propre mais seize lits seulement. Le temps se passait et quand nous revenons, plus de voiture. Elle est partie ; c’est bien telle affaire, maman avec sa jambe. Une des voyageuses très faible à la suite d’une fièvre de dix huit mois. Que faire, que penser ? Que nous aurions du parler ; qu’on aurait du nous attendre. Mais enfin, nous voilà à marcher, et le plus vite possible. Nous aurions voulu savoir quelque chose ; trouver une voiture. Enfin on nous apprend que la notre nous attend, mais cela au bout du faux-bourg qui est très long. Nous ne la voyons point et cela nous faisait craindre qu’elle ne fut partie. Enfin nous arrivons et nous revoilà en route. Toujours doucement.

Nous voici à Meximieux[5]. On dételle encore et cela à l’hôtel d’Angleterre. Comme je me sentais besoin de manger, maman m’a engagé à descendre et sans nous y attendre, nous voilà chez Boisset, l’ancien cuisinier de mon oncle. La femme a été bien contente de nous voir. Lui aussi mais la première nous a entretenue avec plaisir. J’ai mangé deux œufs à l’eau et nous remontons en voiture jusqu’ici.

Il n’était pas encore nuit quand nous sommes arrivés. Cette auberge n’est pas brillante, mais enfin c’est une nuit. Il paraît que nous irons au retour coucher à Meximieux et mr Boisset nous fera tous les honneurs de la guerre.

Nous irons demain à Belley, mais on nous annonce une route bien plus triste que celle d’aujourd’hui ; des rochers, des lacs, mais des truites à dîner. Si nous allons aussi doucement il sera tard ; c’est à dire quatre heures environ. Au reste laissons l’avenir.

Dirons à tous les habitants de la maison mille choses. Comment va la flexion de mr Blachère ? Qu’il la ménage, maman la lui recommande. Nous faisons nos amitiés à mon papa, c’est des respects et de l’attachements que tu arrangeras pour faire un tout qui soit bien. Embrassades à Duvivière, Angèle, Octave, David, mon frère. Souvenirs à la famille.

Excuses mon griffonage, on va souper, je me hâte et j’achève en te disant pour maman et moi mille choses tendres.

Je suis ta sœur affectionnée

Clairine »[6].

 


[1] Sans doute s’agit-il du général Dallemagne, né à Peyrieu en 1754. Adjudant général le 7 nivôse an II. Il décède le 25 juin 1813 à Nemours. http://societe-d-emulation-de-l-ain.over-blog.com/photo-144802-general-dallemagne_jpg.html

[2] Canton de Montluel. En 1806, la population est de 2 555 personnes. Elle tire sa richesse du commerce.

[3] Chef lieu de canton. En 1806 la ville comprend 400 maisons et un faubourg, Dagneux, de 200 maisons. « L’industrie dominante…est celle des peigneurs et marchands de chanvre, des teinturiers en fil et des tisserands ». On y trouve 6 aubergistes, 25 cabaretiers, 14 épiciers, 3 marchands drapiers, un marchand de fer, un marchand de cuir et peaux, une filature de coton récemment établie, 30 peigneurs et marchands de chanvre, 17 teinturiers en fil, 21 tisserands et 13 chapeliers.

[4] « Ce que l’on remarque le plus dans cette ville, c’est l’hospice des malades, et un vaste et bel édifice entouré de prés immenses, propre à l’établissement d’une manufacture d’indiennes. Ce bâtiment qui a conservé cette destination jusqu’en l’an 11, est actuellement fermé ».

[5] Chef lieu de canton. En 1806 la ville compte 350 maisons. On trouve 5 aubergistes, 4 cabaretiers, un marchand de fer, deux marchands drapiers, deux chapeliers, deux tanneurs, quatre épiciers et 4 meuniers.

[6] Coll. Part.

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