l'extrême laideur : motif de réforme dans l'Ain

Publié le par Société d'Emulation de l'Ain

LAIDEUR EXTRÊME

Extrait du Courrier de l’Ain du 08 décembre 1894

rertanscrit par Jean-Marcel Bourgeat

archiviste-adjoint aux A.D. De l'Ain

 

Ceux qui ont lu la circulaire du ministère de la guerre relative à l’aptitude au service militaire, ont certainement remarqué, entre les cas extraordinaires qui sont signalés et qui vous rendent impropre au service actif, celui qui est spécifié sous la désignation de « laideur extrême ». On est donc réformé parce que l’on est trop laid. Qu’entend on par être laid ? Voilà qui doit être excessivement difficile à définir. Certains dictionnaires s’en tirent en vous disant que la laideur est le contraire de la beauté. Cela n’est pas suffisant. Il y a laideur et laideur, comme il y a fagots et fagots. Mais une laideur qui va jusqu’à vous empêcher de porter le fusil, j’avoue franchement n’y avoir jamais songé et trouver cela en dehors de toutes les suppositions possibles et impossibles.

 

Aux temps jadis, lorsque le fusil Lebel n’était pas encore inventé, mettons si vous le voulez, à l’époque du siège de Troie pour ne pas descendre trop loin dans l’histoire, la laideur était considérée au contraire comme un moyen de combat très recherché. Non pas la laideur naturelle, car je ne sache point que les Grecs et autres peuples leurs voisins aient eu pour elle une grande affection – on dit même qu’ils sacrifiaient dès leur naissance les enfants disgraciés par la nature – mais une laideur de fabrique, créée tout exprès pour le plus grand soutien des armées en campagne. On s’ingéniait alors à se faire des figures effroyables, histoire d’effrayer l’ennemi ; on joignait à ces pratiques décoratives l’usage de cris de guerre d’une tonalité sauvage. L’ennemi n’avait plus qu’à fuir épouvanté.

 

Les peuplades sauvages usent, elles aussi, avec avantage de la laideur. Qui n’a vu ces costumes étranges dont se revêtissent les chefs indiens ou les guerriers des îles océaniennes ? Non contents de se parer comme de véritables épouvantails, il en est qui se déforment cruellement la face, se percent le nez ou s’allongent les oreilles. D’autres se revêtissent de tatouages aux vives couleurs. Le plus laid est, chez ces peuples primitifs, le plus brave. La laideur est ainsi élevée par eux, à la hauteur d’une vertu militaire ; c’est, comme vient de nous l’apprendre la circulaire ministérielle en question, tout le contraire chez nous.

 

Il est vrai que ce que l’on exclut seulement, c’est ce que la pièce officielle appelle « laideur extrême ». Qu’est-ce que la laideur extrême ? Chacun de nous connaît quelqu’un de ses semblables qui ne revêt pas absolument toutes les grâces d’Adonis. Mais est-ce là être extrêmement laid, à ce point que l’on ne puisse pas endosser la capote de pioupiou ! Car l’exclusion de la famille militaire est formelle à qui est affligé de la laideur extrême. Le paragraphe 9 de l’article de la circulaire ministérielle dit en effet que la laideur extrême est compatible avec le service auxiliaire, lorsqu’elle ne suffit pas à conférer l’exemption. Cela nous laisse donc entrevoir une laideur plus extrême encore. Qu’est-ce que cela doit être, je me le demande ?

 

En recherchant les cas de laideur historique, on tombe évidemment tout d’abord sur le célèbre Roquelaure, qui n’était pas précisément très bien partagé au point de vue physique. A coup sûr, s’il eût vécu de notre temps, il eût été classé dans les services auxiliaires et appelé seulement en cas de mobilisation de guerre. Roquelaure était laid, fort laid. On raconte qu’ayant un jour trouvé à Versailles un gentilhomme également laid, il le pilota, le conduisit au roi et lui fit obtenir ce qu’il était venu chercher près de la cour. Louis XIV, étonné de la manière affectueuse dont Roquelaure traitait ce jeune homme qu’il voyait pour la première fois : -Sire, lui dit Roquelaure, je lui ai trop d’obligation pour n’être pas reconnaissant, c’est à lui que je dois de ne pas être l’homme le plus laid de votre royaume.

 

La liste des hommes célèbres affligés d’une proverbiale et historique laideur est longue. Villemain était laid, mais d’une laideur spirituelle, éclairée par une physionomie d’une extraordinaire finesse. Laid était ce naturaliste prussien, Hilsenberg, qui, après une maladie, fut tellement effrayé en se regardant au miroir qu’il ne voulut pas rester plus longtemps dans son pays, et s’enfuit jusqu’à Madagascar, où il épouvanta les Malgaches eux-mêmes, qui cependant ne sont pas d’une éblouissante beauté. On connaît le mot sur Pellisson, le mangeur d’araignées, de qui l’on disait : « Rien ne saurait effrayer un homme qui a vu Pellisson ».


Trop de souvenirs, ou plutôt d’anecdotes. Revenons à notre circulaire pour nous demander la raison de cette exclusion pour cause de laideur extrême. Il y a du reste exclusion complète et demi-exclusion. Les hommes taxés de laideur seront versés dans les services auxiliaires, c’est-à-dire qu’ils ne seront appelés dans l’armée active que dans le cas de mobilisation et de guerre. Cela revient à dire, à l’infortuné : - Tu es laid, et pour ta laideur je te raye de l’armée en temps de paix. Cependant, si j’ai besoin un jour de toi, je passerai là-dessus, et je te trouve toujours assez bon pour offrir ta poitrine aux balles.

 

Cette réserve faite, je me demande toujours en quoi la laideur peut être nuisible chez un soldat. Si l’on se battait encore à l’arme blanche, elle serait au contraire très utile, puisqu’elle servirait à effrayer, ou simplement à faire rire l’adversaire. Or, on sait que lorsque l’on rit, on est désarmé. L’homme laid serait ainsi toujours vainqueur. Est-ce simplement parce qu’une laideur extrême serait un motif de distraction continuelle des hommes à l’exercice, ou un prétexte à blaguer dans les chambrées ? Ce n’est pas très sérieux. Les hommes des services auxiliaires ont du reste des devoirs à remplir souvent plus difficiles que ceux des hommes du service actif.

 

Il faut dire que notre uniforme, déjà si disgracieux pour le soldat qui n’est pas affligé du cas prévu par la circulaire, n’est guère fait pour relever la laideur qui échoit en partage aux exclus. Nous pouvons bien dire, sans blesser en rien notre orgueil militaire, que le costume de notre pioupiou est, comme élégance, de beaucoup inférieur à la plupart des uniformes des armées européennes. Un homme se présente laid au Conseil de révision, il sera doublement laid à la caserne. En guerre, il sera comme tout les autres, solide au rang, ne prêtant plus à rire. Et la petite balle qui chantera à ses oreilles, et qui, hélas ! le tuera peut-être, humble héros, n’aura pas choisi entre le voisin bien doué et sa victime, cataloguée d’une laideur extrême.

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