Les Terriers

Publié le par Jérôme Dupasquier

Les terriers : monstres sacrés ... et détestés

par Jérôme Dupasquier, archiviste adjoint aux A.D. de l'Ain, membre de la Société d'Emulation de l'Ain

 

Ils pèsent jusqu’à 10 kg, ils fascinent par leur forme, leur contenu, leurs écritures, leurs lettrines et leurs enluminures. Ils sont rares, donc précieux. Ils sont utiles, encore aujourd’hui, mais insuffisamment exploités : ce sont les terriers.

 Il est vrai cependant qu’on les a haïs, parce que pendant des siècles, ils ont symbolisé aux yeux du peuple un système qui tuait l’individu par les impôts et le servage, et qui le rabaissait bien souvent au rang d’esclave. C’est donc tout naturellement à ces symboles que les paysans nouvellement affranchis s’en prennent dès les premiers évènements de la Révolution de 1789. A compter de cette date, les terriers ont eu énormément à souffrir - en Dombes peut-être plus qu’ailleurs encore - des destructions. Quelques jours seulement après l’annonce de la prise de la Bastille, les premiers mouvements de foule se portent vers les châteaux que les paysans pillent et incendient. A Thoissey, les terriers de M. de Vallins sont saisis et brûlés[1]. A Pont-de-Veyle, le 24 juillet 1789, une troupe de gens armés se rassemble auprès du château, y saisit les terriers, les papiers et minutes de justices avant de porter le tout à l’hôtel de ville et d’y mettre le feu 3 jours plus tard[2].

Plus grave encore. Le décret de la Convention nationale du 17 juillet 1793 supprimant les redevances et droits seigneuriaux, planifie leur destruction. En effet, l’article 6 du décret stipule que « les ci-devant seigneurs, les feudites, commissaires à terrier, notaires ou tous autres dépositaires de titres constitutifs ou récognitifs, de droits supprimés par le présent décret ou par les décrets antérieurs rendus par les assemblées précédentes, seront tenus de les déposer dans les 3 mois de la publication du présent décret, au greffe des municipalités des lieux. Ceux qui seront déposés avant le 10 août, seront brûlés ledit jour en présence du conseil général de la commune et des citoyens ; le surplus sera brûlé à l’expiration des 3 mois. » S’ensuivent alors des destructions massives. Celles du 10 août 1793, par exemple, où des dizaines de ces monstres de papier sont brûlés sur un bûcher et réduits en cendre place de la Fédération à Bourg, après la cérémonie de la fête civique, en présence d’une foule nombreuse et de 2 bataillons de la garde nationale. On y a apporté 87 terriers de la chartreuse de Sélignat, 41 de celle de Seillon, 27 de celle de Montmerle, 74 terriers de Corgenon, 9 terriers de la Motte, ceux des cures de Saint-Etienne-du-Bois (2), Verjon (3), Cuet (5), Foissiat (4), Saint-Martin-du-Mont (3), la chapelle d’Attignat (1), Marboz (1), Etrez (6), Lent (2), Bény (4), Buellas (1), Saint-Denis (3), Péronnas (1), Cras (1), Curtafond (3), Dompierre (3), de la Tour du Deau de Revonnas (1), Viriat (2), de la Chapelle Tetu (2), les terriers du prieuré de Gigny (6), ceux du doyenné de Buellas (4), du prieuré de Saint-Rolin (8), du prieuré de Villemottier (38), 13 terriers d’Ambronay et du Chapître de Bourg, 4 des Dominicains de Bourg, 1 de la Verjonnière et 1 de la Chartreuse de Vaucluse. A ces registres, il faut ajouter plusieurs reconnaissances, abbergeages et autres actes.

Le 24 septembre 1793, 156 terriers supplémentaires, dont 108 provenant du chapître Notre-Dame de Bourg sont à leur tour la proie des flammes, au même endroit[3].

Heureusement, le décret n’est pas toujours appliqué à la lettre. A Buellas, on trouve dans les registres de délibérations de la commune, une liste des titres féodaux que le notaire de la paroisse, Génard, avait en sa possession et que le conseil s’était refusé à brûler, car ils sont « attenants à d’autres actes publics nécessaires à des citoyens ».

En Dombes, tout n’a pas disparu pour autant, puisque les archives départementales de l’Ain conservent encore aujourd’hui les terriers de certaines commanderies de l’Ordre de Malte, comme celle des Feuillées. Leurs possessions, cependant, ne concernent que très peu la Dombes historique[4]. Jacques Pillehotte, seigneur de la Pape et de Miribel, nous a transmis lui aussi ses terriers dits "de Messimy" qui couvrent une zone intéressante pour la Dombes, avec entre autres les paroisses de Messimy, Fareins, Chaleins, Lurcy, Agnereins et Francheleins. Du reste, ces terriers sont relativement récents puisqu’ils datent des 17è et 18è siècles principalement[5].

Ce sont justement les terriers médiévaux qui font défaut. Ceux des châtellenies dombistes ont été longtemps gardés en dépôt à Villefranche, mais il semble qu’ils aient été détruits en masse à la Révolution. La dernière mention de ces registres date du 19 juin 1780 où ils étaient signalés au nombre de 86, cette fois au siège de la sénéchaussée de Trévoux : 19 pour la châtellenie de Trévoux, 16 pour celle de Thoissey, 11 pour celle Chalamont, 13 pour celle d’Ambérieux, 12 pour celle de Villeneuve, 12 pour celle de Lent, 3 pour celle de Montmerle[6]. Il ne nous reste de ces documents que quelques mentions rapportées par Aubret dans son Histoire de la Dombes.


[1] A. C. Châtillon-sur-Chalaronne

[2] Histoire de la Révolution dans l’Ain / Eugène Dubois. - Bourg : Brocht, 1931. - T. 1, p.61 

[3] A. D. Ain, série L, document non coté.

[4] A. D. Ain, H 867 à H 917.

[5] A. D. Ain, E 33 à E 48.

[6] Les Archives de la Principauté et « Souveraineté » de Dombes (Ain) / Humbert de Varax. - Bourg : Agb, 1996.

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